L'Échec de l'Euro

Introduction

La récente annonce de l’entrée de la Croatie dans la Zone euro a remis cette dernière au goût du jour. Se félicitant de cette nouvelle, la présidente de la commission européenne, Ursula Von Der Leyen, a déclaré : « Cela va renforcer l’économie de la Croatie, en bénéficiant à ses citoyens, ses entreprises, et à la société toute entière ». De belles promesses analogues à celles faites à la France avant son adoption de l’euro. Comme l’histoire l’a montré, (et comme la théorie l'avait prédit), le résultat est tout autre. Croissance médiocre, chômage important, en passant par la crise des dettes grecques ayant mis près de 25% des citoyens grecs au chômage (le taux montant à plus de 50% chez les jeunes !), est le bilan actuel de la Zone euro.
Nous allons tout d’abord faire une brève histoire de la mise en place de la Zone euro, ainsi qu’un bilan plus approfondi de ses résultats. Nous étudierons ensuite les raisons pour lesquelles l’euro ne pouvait pas marcher.
 
I.Les promesses de l’euro n’ont globalement pas été tenues.

a) Les promesses de l’euro
C’est en 1992, à la suite des accords du traité de Maastricht, que les États européens ont décidé officiellement de partager une monnaie commune. Pour être candidat à la Zone euro, les États devaient respecter un certains nombres de règles appelées critères de convergence.(1)
Ces critères, comme leur nom l'indique, avaient pour objectif de rendre plus similaires les différents pays de la Zone euro. Ces critères étaient au nombre de cinq. (En principe ils sont censés être appliqués encore aujourd’hui)
-Une inflation peu importante : Le taux d’inflation d’un État membre ne doit pas dépasser de plus de 1.5 point celui des trois États membres présentant les meilleurs résultats en termes de stabilité des prix.
-Interdiction d’avoir un déficit public annuel supérieur à 3 % du PIB. Cette règle aura coûté à la France la privatisation de France Telecom pour avoir un déficit public d’exactement 3 % du PIB en 1997.(2)
-Une dette publique inférieure à 60 % du PIB. La Grèce malgré ses 100 % de ratio dette/PIB est malgré tout entrée dans la Zone euro, car elle avait fait des efforts pour réduire légèrement ses déficits et sa dette…
Les 2 derniers critères portent sur la stabilité des taux d’intérêt et des taux de change.
En dépit de ces critères, la plupart des économistes restaient sceptiques quant au futur de la Zone euro, affirmant que cette dernière n’était pas une zone monétaire optimale (ZMO). Les raisons avancées sont évidentes: les différences de structure importantes entre les différents pays européens et l’impossible mobilité totale des facteurs de production au sein de la Zone Euro.

Pour comprendre ce problème, prenons l’exemple d’une union monétaire qui a fonctionné : le cas du dollar aux États-Unis. Cette instauration du dollar a été lente et progressive (elle s’est faite sur plus d’un siècle !), et a permis une convergence des États américains entre eux. Pourtant, même dans ce cas d’une convergence « réussie », l’union monétaire peut poser problème. Par exemple, lors des chocs pétroliers de 1973 et 1979, les États américains producteurs de pétrole (notamment le Texas) étaient fortement avantagés (du fait de la hausse du prix du baril). Inversement les États producteurs d’automobiles (le Michigan par exemple) étaient désavantagés (acheter une voiture était moins attrayant du fait de la hausse du prix du carburant). S’il n’y avait pas eu d’Union monétaire, une dévaluation du dollar de Détroit par rapport au dollar de Dallas aurait pu redonner une compétitivité à l’exportation au Michigan.
Nous comprenons bien ainsi que la Zone euro qui s’est faite en seulement 10 ans est particulièrement vulnérable aux chocs asymétriques. Mais la plus grande différence entre les États-Unis et la Zone Euro est évidemment la nature de cette zone et l’inexistence d’un patriotisme économique pour la Zone euro. Aux États-Unis un choc asymétrique peut être « absorbé » grâce à la mobilité des facteurs de production, c’est-à-dire qu’un chômeur du Michigan peut aller travailler au Texas si l’offre d’emploi y est meilleure. Dans la Zone euro, bien qu’il y ait libre circulation des populations, la barrière du langage reste un obstacle important et plus encore la barrière culturelle. Ce qui s’apparente à un simple changement de région, malgré les distances, pour un Américain a pour équivalent dans la Zone euro un changement de pays, et donc un changement drastique de culture et de vie. On n'imagine pas un Portugais aller vivre en Finlande comme un Illinoisais partant pour l’Oregon. On observe d’ailleurs in fine peu de migration intra-européenne.
Pour rester dans le champ de la théorie économique, Robert Mundell, le premier grand théoricien de la ZMO, prévoit un moyen de pallier le manque de mobilité des facteurs de production (Capital et travail), par un mécanisme de fédéralisme budgétaire. Ainsi, imaginons un choc asymétrique qui résulte de l’hétérogénéité de la structure de l’économie des différents pays qui a comme conséquence d’avantager certains pays au détriment d’autres. Ce mécanisme rétablirait la situation en accroissant les cotisations pour les pays avantagés et en les réduisant pour les autres. Ce fédéralisme budgétaire n’existe pas dans la Zone euro, du fait de l'absence de réelle solidarité entre les États européens, les montants nécessaires mettraient d’ailleurs à terre l’économie allemande qui y est donc absolument opposée. Au contraire, des politiques d’austérité sont imposées. Elle apparaît donc sous-optimale selon le critère de Mundell.
Pourtant, certains économistes comme Andrew Rose prétendaient que la simple mise en place de l’euro mènerait à une convergence des États membres. Il faut dire que Rose était impatient de pouvoir tester sa théorie sur l’union monétaire, selon laquelle deux pays partageant la même monnaie commerçaient en moyenne trois fois plus entre eux.
Et ainsi la Zone euro était mise en place en 2002, les technocrates européens promettant qu’elle amènerait croissance, prospérité, faible taux de chômage, maîtrise de l’inflation…
 
 
 
b) Les promesses tenues de l’euro : Inflation et taux de change
 
Il s’agit là des deux seuls vrais objectifs que l’euro a plus ou moins satisfaits. Commençons par le cas de l’inflation. De nombreux travaux théoriques soulignent l’intérêt d’une banque centrale indépendante pour le contrôle de l’inflation. Aussi, des études empiriques comme celles de Alesina et Summers trouvent une relation inverse entre le taux d’inflation et le degré d’indépendance d’une banque centrale. Le choix de rendre indépendante la BCE et de fixer dans son mandat qu’elle n’a pour objectif de ne réguler que la stabilité des prix a permis au cours des 20 dernières années d’avoir un taux d’inflation pratiquement toujours en dessous de la cible des 2% (3). Ce taux d’inflation cible est positif, car une inflation positive encourage la consommation et non la thésaurisation (consommer aujourd’hui étant ainsi moins cher que consommer demain). Le ciblage de l’inflation prônée par Olivier Blanchard, économiste en chef de la BCE, permet de fixer les anticipations des agents économiques dans le temps. Cependant, comme nous l’avons dit, la BCE n’a pour objectif que la stabilité des prix (à la différence de la Réserve Fédérale américaine qui se soucie également de la croissance et a pour objectif d’atteindre le plein emploi). La Zone euro affiche aujourd’hui une inflation à presque 9% (la France est moins touchée). Pour certains, cette inflation actuelle, au-delà de la crise ukrainienne, aurait pour cause les créations massives de liquidités suite à la crise grecque.
La stabilité du taux de change de l’euro par rapport au dollar a également été réalisée, jusqu’à aujourd’hui où la situation est en train de changer, avec succès, mais nous verrons par la suite que ce taux de change n’est pas adapté à la France.
Ainsi le contrôle de l’inflation et la stabilité du taux de change ont été relativement assurés par l’euro. Mais la situation actuelle tend de plus en plus à remettre en cause ces réussites.
 
c) Les promesses non tenues de l’euro : chômage et croissance
La plupart des pays de la Zone euro ont eu non seulement une croissance médiocre au cours des 20 dernières années, mais aussi une croissance inférieure à celle des pays de l’Union européenne hors Zone euro. Le PIB réel (ajusté par l’inflation) de la Zone euro en 2015 n’était que de 0.6% au-dessus de celui de 2007. Même l’Allemagne, souvent présentée comme l’élève modèle de la Zone euro n’a eu qu’un taux de croissance annuel moyen (ajusté par l’inflation) de seulement 0.8% sur cette même période. (4)
De plus, le taux de chômage est resté très important en France (avec près de 10% de la population active sans emploi). Les pays de l’Union Européenne qui n’ont pas adopté l’euro ont par ailleurs un plus faible taux de chômage, et en moyenne une meilleure croissance. L’euro serait-il un boulet supplémentaire au sein de l’UE ? Oui, et particulièrement pour la France.
 
II. Pourquoi l’euro n’était pas adapté à la France

a) Le taux de change
Au début de sa mise en place, l’euro se situait en dessous du dollar. Cette nouvelle n’était guère au goût des Allemands, habitués à avoir une monnaie forte. Cependant depuis le début du XXIème siècle (6), l’euro est passé au-dessus du dollar, et s’est globalement maintenu ainsi depuis. Le problème du manque de convergence économique des différents pays va ici se dessiner. Si une monnaie forte n’est pas gênante pour l’Allemagne qui fabrique des produits de luxe (cela peut même faire un effet prix positif, un acheteur pouvant ainsi se vanter d’acheter une Mercedes malgré son coût élevé), ce n’est en revanche pas du tout le cas de la France. Avec sa propre monnaie, la France pourrait faire une dévaluation pour favoriser ses exportations (mais attention à l’inflation !). Dans le cas de la Zone euro, cette opération est impossible, car non seulement l’Allemagne souhaite une monnaie forte, mais en plus la question du taux de change est en dehors du mandat de la BCE. À taux de change fixe, la façon principale de se différencier entre deux pays va donc venir de ce que l’on appelle le Dumping Social. C’est ainsi que l’Allemagne, par sa retraite à 67 ans et les lois Hartz, ayant mené à la multiplication de mini-jobs, a sacrifié le bien-être de sa population pour sa compétitivité. Ceci étant dit, ces assertions souvent prononcées par l’extrême gauche française doivent être nuancées. Rappelons que le taux de productivité en France est supérieur à celui de l’Allemagne, et qu’un Français travaille en moyenne 37 heures par semaine contre 34 heures pour un Allemand. Quoi qu’il en soit, les résultats sont sans appel, alors que le déficit commercial de la France ne cesse de se creuser depuis la mise en place de l’euro, l’Allemagne garde quant à elle un excédent commercial positif (7).
Revenons au taux de change de l’euro . Il est certain que l’euro a favorisé la désindustrialisation de la France (du fait de l’impossibilité de la dévaluation pour restaurer notre compétitivité). Il est néanmoins nécessaire d’avouer que l’économie française se tournait de plus en plus vers une économie tertiarisée. Cependant l’euro reste un frein à une éventuelle réindustrialisation de la France et pénalise nos exportations actuelles.
b) La crise des dettes grecques montre le flagrant manque de solidarité entre les différents pays de la Zone euro
Le déclenchement et les mécanismes de la crise de 2008 sont complexes et feront peut-être l’objet d’un prochain article. Cette crise a cependant permis de mettre en évidence le manque de solidarité entre les différents pays de la Zone euro, ainsi que l’absurdité des mesures des dirigeants européens. Pour Joseph Stiglitz, ces derniers se sont trompés sur les causes du déclenchement de la crise des dettes grecques. Ces « experts » prétendaient que le problème venait des pays du Sud appelés pour l’occasion PIGS (Portugal, Grèce, Irlande, Espagne) du fait de leur ratio dette publique/PIB élevé. C’était donc les victimes responsables de leur propre malheur, et non le monde financier responsable de la crise. Les technocrates européens ont alors demandé aux différents pays de la Zone euro de mettre en place des politiques d’austérité. Il s’agit ici de la fameuse « rilance » de Christine Lagarde, politique économique absurde voulant mélanger relance et rigueur budgétaire. Les résultats seront catastrophiques. Cette politique a aggravé les maux de l’économie grecque et a accru, contrairement à ses objectifs affichés, le poids de la dette publique, qui est passée de 110% du PIB en 2008 à 177% (8)fin 2014… Car, si le PIB diminue, le ratio dette/PIB augmente.(Il ne suffit donc pas de diminuer les dépenses publiques pour diminuer le ratio dette/PIB, car cela peut au contraire l’augmenter..). En France, entre 2006 et 2014, le nombre de lits d'hôpitaux dans le secteur public a diminué de 12,9% du fait des politiques d’austérité imposées par l’Union Européenne. Il est évident que ces lits n’auraient pas été de trop dans une certaine pandémie mondiale qui surviendrait quelques années plus tard ! Ainsi, la Zone euro, est la seule Zone au monde à enregistrer une deuxième récession après celle de 2008 (voir graphe). En plus de cette erreur majeure (ayant mis de nombreux citoyens de la Zone euro au chômage et ayant détruit les services de santé de nombreux pays membres), se trouvent de nombreux exemples de manque de solidarité entre les pays de la Zone euro. Parmi les réformes demandées par l’UE à la Grèce, l’une d’entre elles est édifiante. Les dirigeants européens demandèrent à la Grèce de faire passer la date de péremption d’un lait frais de 3 à… 10 jours (9) . Cette mesure a priori étrange, avait un objectif bien particulier. En effet, il faut en moyenne 7 jours pour que l’Allemagne exporte son lait jusqu’en Grèce (les Allemands souhaitaient ainsi que le lait vendu en Grèce soit considéré comme frais pour être plus attrayant). Ainsi, des politiques sont mises en place pour que le pays le moins en crise s’enrichisse et que le pays le plus en récession s’appauvrisse ! Ce genre de politique ne peut bien sûr que mener à encore plus de divergence entre les différents États de la Zone euro. Elles sont appelées « Beggar thy Neighbor » (appauvris ton voisin) et à juste titre.
 
Conclusion

L’euro n’a pas marché et ne pouvait pas marcher. La Zone euro n’était pas et ne sera jamais une ZMO du fait des manquements que rencontre son fonctionnement (causés par l’absence évidente de patriotisme économique), des nombreuses divergences entre les pays membres : économiques et culturelles. Ces divergences font la diversité du continent et sa richesse. C’est donc la nature même de l’Europe qui condamne le projet de l’euro (comme il condamne par ailleurs celui de l’UE). Ainsi, les performances économiques de l’Allemagne, de la France et de l’Italie ne sont en rien supérieures au Royaume-Uni, Danemark et Suède qui n’ont pas adopté la monnaie unique. En moyenne, c’est plutôt l’inverse.
Nous avons vu que l’euro n’avait pas tenu ses promesses en termes de chômage et de croissance en France d’une part, et que la Zone euro était incapable de supporter un choc asymétrique du fait du manque de convergence des différentes économies des pays membres d’autre part. La question n’est donc plus de savoir si l’euro est un échec, c’en est un, mais de voir quelles sont aujourd’hui les différentes alternatives possibles. La première est de rester dans la Zone euro, avec une Allemagne toute puissante qui s’enrichit au détriment de la France et des différents pays membres. La deuxième consiste à sortir de la Zone euro pour retrouver l’indépendance de notre politique monétaire et de change. Il s’agit de la position prônée par Force Solidaire et mènera probablement à la rédaction d’un prochain article.
Retrouvons notre souveraineté, quittons l’euro.
 
 
Sources
  1. https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1348
  2. Jean Marc Daniel, « Le Gâchis français »
  3. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2854085
  4. Joseph Stiglitz « The euro »
  5. https://www.insee.fr/fr/statistiques/6443412
  6. https://fr.statista.com/statistiques/577988/taux-de-change-moyen-annuel-du-dollar-États-unis-contre-l-euro/
  7. https://fr.countryeconomy.com/pays/comparer/france/allemagne?sc=XE89
  8. Les économistes attérés, « La Dette Publique »
  9. Joseph Stiglitz, « The euro »